VI
Tout le monde connaît l’histoire du meunier qui se réveille parce que son moulin cesse de tourner. Ce fut l’arrêt des diesels qui tira Bob et Bill de leur sommeil.
— Que se passe-t-il ? interrogea Ballantine. On dirait qu’on a stoppé… Serait-on déjà arrivés ?
Morane jeta un regard au cadran lumineux de sa montre-bracelet.
— Il y a huit heures que nous avons quitté Singapour, constata-t-il. Avec ce que ce rafiot a dans le ventre, on peut avoir couvert pas mal de chemin pendant ce temps-là.
Une pénombre avait à présent succédé aux ténèbres totales, et Ballantine montra le rai de lumière sourdant à travers un interstice du sabord.
— En tout cas, il fait jour…
Sur le pont, il y eut une rumeur de va-et-vient, d’ordres lancés, puis le bruit caractéristique d’une chaîne filant à travers un écubier.
— Cette fois, aucune erreur, on jette l’ancre, dit Morane.
Deux minutes peut-être s’écoulèrent, puis des pas retentirent dans la coursive et la porte de la cabine s’ouvrit immédiatement, Bob et Bill distinguèrent la silhouette de Tchen, accompagné de plusieurs hommes qui leur étaient inconnus.
— J’ai une excellente nouvelle à vous annoncer, honorables gentlemen, fit la voix vaguement narquoise de Tchen. Notre petit voyage est terminé et je vais vous demander de monter sur le pont.
Vingt secondes plus tard, les deux captifs se retrouvaient à l’air libre. Il faisait plein jour et la jonque se balançait mollement sur son mouillage, à quelques encablures d’une petite île plantée de cocotiers et couverte d’une jungle courte. Plus loin, sur l’horizon, on distinguait d’autres îlots semblables.
« Probablement un petit archipel de la Sonde », songea Morane.
Cependant, par acquit de conscience, et certain de ne pas obtenir de réponse, il demanda à l’adresse de Tchen :
— Où sommes-nous ?
— La curiosité vous perdra, commandant Morane, dit le Chinois. Vous allez faire une petite villégiature sur une île édénique, ou plutôt en dessous. Que ce renseignement vous suffise.
À la dérobée, Morane surveillait les hommes qui vaquaient sur le pont. Pour la plupart, il s’agissait d’Asiatiques – Chinois ou Malais – mais il y avait aussi parmi eux quelques Européens aux faces patibulaires ; en un mot, un joli ramassis de forbans venus de tous les coins de la planète.
C’est à ce moment qu’on aligna sur le pont une douzaine de scaphandres autonomes avec leurs accessoires, masques, palmes et ceintures plombées.
— Si je ne me trompe, fit Bill, nous allons aller faire un petit tour chez les poissons.
— Vous ne vous trompez pas, en effet, Mister Ballantine, fit Tchen. Je sais que vous savez tous deux vous servir de ces engins.
Nier eût été inutile. Les hommes qui avaient capturé les deux amis devaient posséder assez de renseignements sur eux pour savoir qu’ils étaient des plongeurs aguerris.
— Nous savons nous servir de ces engins, en effet, dit Morane. Je suppose qu’il est inutile de vous demander encore la moindre explication.
— Inutile en effet, fut la réponse de Tchen. Les événements ne tarderont d’ailleurs pas à vous renseigner.
On apporta des slips de bain aux deux prisonniers et, une demi-heure plus tard, ainsi que Tchen et neuf membres de l’équipage, ils étaient équipés pour la plongée.
Maladroitement, à cause de leurs palmes, six hommes descendirent l’échelle de coupée et se mirent à l’eau.
— À votre tour, jeta Tchen à l’adresse de Morane et de Ballantine. Et, surtout, n’essayez pas de fuir. Il y a beaucoup de requins dans ces parages et tout plongeur isolé court un danger certain. Par contre, en groupe nous ne risquons rien.
L’avertissement était superflu. Bob et son compagnon n’avaient pas le projet de chercher à fuir, du moins pour le présent, non à cause des requins, mais parce qu’ils avaient hâte de retrouver le professeur Clairembart vivant. Ils obéirent donc et se mirent à l’eau à leur tour, imités aussitôt par Tchen et les trois derniers plongeurs.
— Allons-y ! cria Tchen en se débarrassant durant un instant de l’embout de son scaphandre.
Ils plongèrent tous en même temps, dans le décor classique des récifs de coraux et des poissons multicolores. Parfois, au loin, apparaissait la longue silhouette inquiétante d’un squale.
Tchen et ses complices avaient entouré Morane et Bill, sans doute pour prévenir une fuite à laquelle ils ne songeaient pas. Il était évident que l’on se dirigeait vers l’île, car le fond marin montait rapidement. Bientôt, à travers une nébulosité bleue, la côte apparut, se précisa.
Bill Ballantine toucha l’épaule de Morane et lui désigna une large excavation qui béait au bas d’un à-pic. Une caverne s’ouvrait là, et les deux amis n’eurent aucune peine à deviner quel était le but de cette promenade sous les eaux.
En effet, les plongeurs s’engagèrent dans la caverne, après avoir allumé leurs lampes. L’entrée se prolongeait en un large couloir, qu’un sous-marin aurait pu emprunter sans peine, et dont le fond était tapissé de sable fin. Seules, de grandes gorgones s’agrippaient aux parois mais, au passage, Morane remarqua que beaucoup d’entre elles étaient brisées, comme aurait justement pu le faire un sous-marin qui se serait glissé dans la galerie.
On devait continuer ainsi sur une distance de plusieurs centaines de mètres, puis l’eau fut violemment illuminée du dessus, et l’on fit surface dans une vaste salle creusée à même le rocher. Elle était éclairée à l’électricité et équipée en vrai port souterrain, avec quais, grues et hangars à matériel. Pour le moment, ce port n’abritait qu’un seul bâtiment, mais Morane et Ballantine reconnurent aussitôt cette longue forme posée sur l’eau, d’un rouge vif, avec quatre ailes étroites en delta et un long museau d’espadon.
***
— L’Oiseau de Feu ! s’était exclamé Bob en crachant l’embout de son scaphandre. Décidément, tout cela devient de plus en plus étrange !
— Étrange ? jeta à son tour Bill. Dites plutôt, commandant, que nous nageons en plein mystère. On vient ici dans l’espoir de rejoindre le professeur, et qu’est-ce qu’on retrouve ? Ce maudit engin du diable !
En même temps que les autres plongeurs, les deux amis se hissèrent sur le quai et, rapidement, ils se débarrassèrent de leurs scaphandres. Longuement, Morane considéra l’Oiseau de Feu, amarré à quelques mètres d’eux à peine.
— J’ai l’impression, Bill, dit-il enfin, que la disparition de cet appareil et celle du professeur Clairembart sont étroitement liées. C’est même plus qu’une impression ; cela devient clair comme de l’eau de roche.
— Personnellement, fit à son tour le géant, je n’y comprends goutte. L’Oiseau de Feu a été kidnappé, soit… Ce que je me demande, c’est ce que nous avons, à faire dans cette galère.
La conversation s’était déroulée en français, ce qui ne dut pas plaire aux complices du dénommé Tchen car l’un d’eux, s’approchant par-derrière, frappa Ballantine à la nuque avec son tube de caoutchouc, en criant :
— Taisez-vous !… Taisez-vous, chiens !…
Ce fut à peine si le colosse sentit le coup physiquement mais, moralement, ce fut comme si on l’avait frappé avec un maillet. Il pivota sur les talons et, presque au jugé, décocha à l’agresseur un crochet du droit à renverser une montagne.
Même décoché au jugé, un crochet de Ballantine ne pouvait être confondu avec un souffle de brise printanière. Touché sur le côté de la mâchoire, le forban fut projeté en arrière, passa à la façon d’un boulet de canon entre ses congénères, en les bousculant, et finit sa trajectoire contre la paroi, d’où il rebondit telle une balle pour s’écrouler en avant et demeurer étendu sur le sol.
— Un chien, hein l’ami ? grogna le géant. Si jamais tu en trouves un capable de donner un coup de patte pareil, tu me le présenteras.
Sous l’œil indifférent de leur chef, les autres plongeurs s’étaient regroupés, prêts selon toute évidence à venger leur camarade.
— J’ai l’impression que les affaires se corsent, fit Ballantine. Va falloir en découdre à nouveau.
De ses mains ouvertes, Morane se massa les biceps, en murmurant :
— Bah ! après le bain que nous venons de prendre, un peu d’exercice nous fera du bien. Fait froid comme dans un tombeau ici.
Brusquement, en une détente de chat-tigre, un des plongeurs bondit sur Bill. Une lame brilla, mais elle ne rencontra que le vide. L’Écossais s’était baissé et son agresseur, emporté par son élan, fila en vol plané par-dessus lui. Au passage, Morane lui décocha un sec atémi du tranchant de la main à la base du crâne, qui le mit hors de combat.
Mais cette seconde action devait déclencher l’attaque générale des forbans, et la bagarre allait devenir vraiment sérieuse, quand une voix jeta :
— Arrêtez !… Ces deux hommes sont mes invités, et j’ai ordonné qu’on ne leur fasse aucun mal… Leurs vies me sont trop précieuses, pour que je permette à quiconque d’y attenter… du moins pour le moment…
Cette voix, Morane et Bill l’avaient reconnue : c’était celle du 40 de la rue du Lotus d’Argent, à Singapour. Tous deux se retournèrent pour apercevoir l’homme à la cagoule rouge, qui se tenait à l’entrée d’un couloir latéral. C’était un petit homme trapu, avec une bedaine proéminente ; des manches de sa veste d’un tissu bleu criard, mais coûteux, sortaient des mains boudinées, soignées à l’extrême et chargées de bagues d’un grand prix.
— Tiens, voilà notre domino ! s’était exclamé Ballantine. On peut dire que vous êtes arrivé à temps pour nous empêcher de réduire vos esclaves en charpie !
— Ce qui m’étonne, dit à son tour Morane, c’est de vous voir ici. Il y a quelques heures, vous vous trouviez à Singapour, et nous vous retrouvons là. Vous n’étiez pourtant pas à bord de la jonque, sinon vous auriez plongé avec nous… Cependant, en entendant votre voix, on ne peut douter…
— Plonger avec vous, commandant Morane ! s’exclama l’homme à la cagoule. Mais vous n’y pensez pas ! Moi qui, comme M. Ballantine, mais pour d’autres raisons, ai horreur de l’eau !… Non, j’ai mon avion personnel. Il est venu en un seul coup d’aile de Singapour, s’est posé sur une piste soigneusement camouflée dans la brousse qui couvre cet îlot, et le tour était joué…
— C’est ça, fit Bill, monsieur se prélasse en avion tandis que sa valetaille, et nous par la bande, est obligée de voyager à bord d’une chaloupe crasseuse…
— Mais qui possède d’excellents diesels, il faut le reconnaître, compléta Morane en s’inclinant.
L’homme à la cagoule s’inclina lui aussi en posant une main chargée de bagues sur sa bedaine de propriétaire à l’ancienne mode.
— Ravi que le voyage vous ait plu, dit-il, vraiment ravi.
Il s’effaça légèrement et enchaîna, montrant l’entrée de la galerie d’où il avait lui-même surgi :
— Mais j’espère que mes honorables invités me feront le plaisir de bien vouloir me suivre jusqu’au fond de mon antre…
Cédant à l’invitation, Morane et Ballantine pénétrèrent dans la galerie. Creusée à même le roc, elle était étayée par des bois semblables à ceux des mines. Tous les cinq mètres, une lampe électrique pendait de la voûte, telle une grosse perle lumineuse.
Un antre !… C’était le mot juste. Les deux amis avaient vraiment l’impression de pénétrer dans l’antre du dragon, si toutefois ce petit homme replet, à la voix et à l’allure doucereuses, pouvait, en dépit de sa cagoule rouge, être comparé un seul instant au monstre terrifiant des vieilles légendes.